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Interview de Julia Mariton, directrice de l’incubateur Quai Alpha

Julia, pour toi, que signifie innover dans les Vosges ?

Julia Mariton, Quai Alpha

Julia, pour toi, que signifie innover dans les Vosges ?

O.L : Comment Quai Alpha s’adapte-t-il aux spécificités des Vosges (territoire rural, artisanat, tourisme, industrie) pour accompagner les startups locales ?

J.M : « Les Vosges sont avant tout un territoire rural, mais elles se distinguent par une grande richesse industrielle. Cette dimension industrielle a permis de développer un vivier de techniciens particulièrement compétents, qui maîtrisent parfaitement leur métier. Beaucoup d’entre eux exercent depuis 15, 20 ou parfois 30 ans, et ont donc acquis une véritable expertise.

Au fil de leur expérience, ces professionnels rencontrent souvent des problèmes récurrents dans leur pratique quotidienne. C’est ce qui les amène naturellement à imaginer des solutions adaptées, efficaces et pertinentes. Ce qui est intéressant, c’est que certains d’entre eux décident d’aller plus loin : plutôt que de garder cette solution pour leur usage personnel, ils envisagent de la transformer en produit ou en service à part entière, pour la commercialiser et en faire une véritable entreprise.

La spécificité des Vosges, c’est donc ce fort potentiel d’innovation issu du terrain : des techniciens passionnés, aux parcours et aux niveaux d’études variés — pas forcément des ingénieurs ou des doctorants — mais qui possèdent une expertise métier solide. C’est cette connaissance pratique qui leur permet de concevoir des solutions rapides, concrètes et utiles à un large public.« 

OL : Comment un incubateur peut-il aider à retenir les talents et les projets innovants dans les Vosges, face à l’attraction des grandes villes ?

JM : « Souvent, les incubateurs sont implantés dans de grandes villes — Paris, Bordeaux, Lyon, Strasbourg ou encore Rennes. Cela pose un vrai problème pour les territoires ruraux : lorsqu’un habitant des Vosges souhaite développer un projet innovant et créer une entreprise, il devrait en théorie changer de territoire pour avoir accès à un accompagnement adapté.

La région Grand Est a donc fait le choix stratégique et politique de soutenir des territoires comme Charleville-Mézières ou les Vosges, afin de permettre à des entrepreneurs issus de la ruralité d’aller au bout de leurs projets sans avoir à déménager ou à renoncer faute de moyens et de services adaptés sur place.

L’objectif est de mailler le territoire pour que chaque porteur de projet puisse être accompagné, tout en reconnaissant que les besoins des zones rurales diffèrent de ceux des grandes métropoles. Cela permet aussi de faire émerger des formes d’innovation différentes, plus ancrées dans le réel et dans les besoins du terrain, et donc de renforcer la compétitivité régionale dans d’autres secteurs d’activité.

Ainsi, un incubateur comme Quai Alpha joue un rôle global : Il lève les freins à l’innovation en rendant l’accompagnement accessible localement,

Il crée du lien entre les PME traditionnelles et les start-up,

Et il booste l’économie locale : à titre d’exemple, plus d’une centaine d’emplois ont été créés dans le département grâce à une cinquantaine de start-up incubées en seulement cinq ans.

OL : Quels partenariats (avec les collectivités, les entreprises locales, les écoles) sont essentiels pour renforcer l’impact de Quai Alpha dans les Vosges ?

JM : « Un incubateur, c’est avant tout un lieu de collaboration et de mise en relation. L’innovation ne peut pas se développer seule : pour confronter ses idées, trouver les bons partenaires, fournisseurs ou clients, il faut un écosystème actif. C’est précisément ce que cherche à construire Quai Alpha.

Les collectivités y jouent un rôle central, car notre incubateur est public et soutenu avant tout par ces acteurs institutionnels. Leur engagement est essentiel pour assurer la continuité et la portée de notre mission sur le territoire.

Les entreprises locales sont également des partenaires clés. Ce sont souvent elles qui déploient en premier les solutions imaginées par les start-up incubées. Dans les Vosges, les chefs d’entreprise sont particulièrement impliqués : ils participent au comité d’engagement de Quai Alpha, qui sélectionne les projets accompagnés chaque année. Leur regard de terrain est précieux pour identifier les projets les plus prometteurs et pertinents.

Ces chefs d’entreprise apportent aussi un retour d’expérience concret, participent à des événements, rencontrent les start-up et jouent un rôle de mentorat indirect grâce à leur expertise et leur réseau.

Enfin, les écoles et établissements d’enseignement supérieur sont des partenaires essentiels, comme l’IUT d’Épinal par exemple. Grâce à ces collaborations, les étudiants peuvent rester sur leur territoire pour effectuer leurs stages, leurs apprentissages, et parfois même décrocher leur premier emploi dans une entreprise innovante locale.

En somme, c’est la synergie entre les collectivités, les entreprises et les écoles qui renforce l’impact de Quai Alpha dans les Vosges et permet à l’innovation locale de se développer durablement. »

OL : Quels secteurs (tourisme, bois, agroalimentaire, numérique) te semblent les plus prometteurs pour innover dans les Vosges, et comment Quai Alpha les accompagne-t-il ?

JM : « Lorsque nous avons démarré l’activité de Quai Alpha, nous avions bien sûr certains secteurs en tête, notamment le tourisme, qui représente une part importante du PIB vosgien, ainsi que l’industrie, très présente sur le territoire.

Mais dans la réalité du terrain, après cinq à six ans d’activité, nous avons constaté une grande diversité de projets et de profils. Les secteurs représentés sont variés, ce qui nous a conduit à rester un incubateur généraliste. Concrètement, nous n’avons pas de spécialisation sectorielle : nous accompagnons tout projet à partir du moment où il présente une dimension innovante et où il existe au moins un prototype réalisable. Peu importe qu’il s’agisse de restauration, de santé ou d’un autre domaine — c’est le potentiel d’innovation qui prime.

Cela dit, certains secteurs phares se démarquent naturellement dans les Vosges :

  • La bioéconomie autour du bois, un pilier local évident compte tenu des ressources naturelles du territoire.
  • L’industrie, qui représente aujourd’hui environ la moitié des projets incubés chez Quai Alpha.
  • Le numérique, qui est une particularité forte de notre structure. Historiquement, Quai Alpha a développé une expertise en marketing digital, ce qui attire naturellement des projets liés au numérique : plateformes de mise en relation, outils digitaux, solutions SaaS, etc.

Cette compétence technique interne en digital et en acquisition « 

OL : Quels sont les besoins spécifiques des entrepreneurs (ex : accès aux financements, mise en réseau, visibilité) et comment Quai Alpha y répond ?

JM : « Le point commun entre la plupart des entrepreneurs accompagnés par Quai Alpha, c’est qu’ils sont avant tout des techniciens. Ils maîtrisent parfaitement leur métier, ont souvent une idée ou une solution technique brillante, mais ne disposent pas toujours des compétences entrepreneuriales nécessaires pour transformer cette idée en entreprise viable.

Notre mission principale, c’est donc de les aider à monter en compétences pour devenir de véritables chefs d’entreprise. Concrètement, cela signifie les accompagner sur tous les aspects business :

  • apprendre à vendre un produit,
  • identifier et comprendre leurs clients,
  • accéder au marché,
  • et construire un modèle économique solide.

Contrairement à une activité traditionnelle — comme ouvrir une boulangerie ou un hôtel — un produit innovant n’a pas de référence existante. Par définition, il n’existe pas encore sur le marché, ce qui rend difficile d’anticiper la réaction des clients : vont-ils en voir l’intérêt ? seront-ils prêts à payer le prix ? comment vont-ils trouver la solution s’ils ne savent même pas qu’elle existe ?

C’est sur ces enjeux que Quai Alpha intervient, avec des méthodes précises développées en interne au sein du réseau Quest for Change. Ces méthodes aident les entrepreneurs à tester leur marché, à acquérir leurs premiers clients, puis à ajuster leur produit grâce aux retours d’expérience du terrain. Une fois cette étape franchie, la croissance devient beaucoup plus fluide.

Par ailleurs, Quai Alpha anime un écosystème dynamique avec plus de 30 événements par an, dont des ateliers spécifiquement dédiés aux start-up. Ces rendez-vous permettent de faire du réseau, de rencontrer d’autres entrepreneurs, de trouver des partenaires ou des financements, et de gagner en visibilité.

En somme, Quai Alpha agit comme un accélérateur de compétences, de connexions et de croissance, pour permettre aux porteurs de projets de transformer une idée innovante en entreprise pérenne.

OL : Comment mesures-tu l’impact de Quai Alpha sur l’économie vosgienne, en termes de création d’emplois, de dynamisme ou d’attractivité ?

JM : « Chaque année, nous réalisons un rapport d’activité de Quai Alpha afin de mesurer concrètement l’impact de notre action sur le territoire vosgien.

En 2024, par exemple, les start-up accompagnées cette année-là ont généré un chiffre d’affaires cumulé de 4,78 millions d’euros dans le département. Ces jeunes entreprises ont également permis la création de 63 emplois pour environ trente start-up incubées.

Si l’on additionne l’ensemble des flux financiers qui transitent par ces entreprises — qu’il s’agisse de subventions publiques, de levées de fonds privées, de chiffres d’affaires ou encore de financements bancaires —, cela représente un total de 7,2 millions d’euros injectés dans l’économie vosgienne.

Ce volume financier ne correspond pas à des dépenses immédiates, mais bien à la capacité d’investissement de ces start-up. Il témoigne de leur potentiel de croissance, rendu possible grâce à l’accompagnement de Quai Alpha. Ces ressources leur permettent de développer leurs activitésembaucher de nouveaux talentsinvestir dans leurs infrastructures, et à terme, atteindre leur rentabilité.

Car une start-up, à ses débuts, repose essentiellement sur l’investissement. Puis, au fil du temps, le chiffre d’affaires prend le relais et devient le moteur principal du développement.
C’est précisément ce passage de l’investissement à la rentabilité que Quai Alpha contribue à accélérer, tout en renforçant le 
dynamisme économique et l’attractivité des Vosges.« 

OL : Peux tu nous citer une ou deux startups accompagnées par Quai Alpha qui illustrent bien l’innovation dans les Vosges ?

JM : Parmi les start-up emblématiques accompagnées par Quai Alpha, on peut citer plusieurs exemples qui illustrent parfaitement la richesse et la diversité de l’innovation dans les Vosges.

La première, c’est Coqli, fondée par Julien Bocquenet. L’entreprise fabrique des emballages en carton sur mesure et personnalisables pour les professionnels. Avec l’essor du e-commerce, de nombreux commerçants avaient besoin de solutions d’emballage plus adaptées à leurs produits, souvent expédiés en petites quantités et dans des formats variés. Jusqu’ici, ils devaient acheter des cartons standards et les combler avec du papier bulle ou du papier journal, ce qui était à la fois coûteux et polluant.

Coqli a développé un logiciel innovant permettant de commander des emballages sur mesure, en petites séries, au même prix que des cartons standards. En quelques clics, les commerçants peuvent concevoir leurs emballages à leurs dimensions, avec leur logo, et les commander en toute autonomie. En somme, Coqli, c’est un peu le “Vistaprint du carton” : une solution simple, économique et écologique, ancrée dans un vrai besoin du terrain.

La deuxième start-up, MG-IB, fondée par Mélanie Glibusic, est spécialisée dans l’agencement d’espaces industriels. L’entreprise, qui existe depuis huit ans, emploie une dizaine de personnes et réalise près d’un million d’euros de chiffre d’affaires. MGIB aide les industriels à optimiser leurs flux internes grâce à un jumeau numérique capable de simuler l’organisation d’une usine. Ce logiciel utilise des modèles mathématiques avancés pour évaluer la disposition des machines, les déplacements du personnel et les pertes de productivité éventuelles.
L’objectif : rendre les usines plus efficaces sans agrandir leur surface, à une époque où le foncier devient rare et cher.

Enfin, parmi les start-up plus récentes, on peut citer Fold Ecosystemic, qui innove dans le domaine de la bioéconomie forestière. L’entreprise développe des capteurs à très basse consommation d’énergie capables de mesurer en temps réel la biodiversité et l’état des forêts. Ces dispositifs remplacent partiellement les relevés manuels des naturalistes en automatisant la collecte de données environnementales. Grâce à ces informations, les gestionnaires forestiers peuvent suivre à distance l’évolution de leurs parcelles, anticiper les risques (sécheresse, déséquilibre des espèces, changement climatique) et adapter leurs stratégies de gestion et de replantation.

Ces exemples illustrent bien la diversité et la pertinence des innovations portées dans les Vosges : du carton sur mesure à la forêt connectée, en passant par l’industrie optimisée, toutes témoignent du dynamisme d’un territoire où la technique et l’ingéniosité se mettent au service de solutions concrètes.« 

OL : Si tu devais imaginer l’incubateur idéal pour les Vosges, quelles seraient ses trois priorités pour booster l’innovation sur ce territoire ?

JM : « Comme je l’ai évoqué précédemment, la diversité des profils d’entrepreneurs dans les Vosges est très forte, et c’est une vraie richesse pour le territoire. L’enjeu principal pour l’avenir, c’est de réussir à détecter encore plus efficacement ces porteurs de projets et à faire connaître l’incubateur. Beaucoup de chefs d’entreprise vosgiens ignorent encore qu’ils peuvent bénéficier d’un accompagnement pour transformer leurs idées en produits commercialisables. Pourtant, cet accompagnement leur permettrait de gagner du temps, d’accélérer la mise sur le marché et donc de rendre leurs innovations rentables plus rapidement.

La deuxième priorité serait de renforcer la collaboration avec les industriels vosgiens déjà implantés, parfois depuis plusieurs décennies. Ces entreprises disposent souvent de savoir-faire techniques exceptionnels et d’outils de production puissants et développent en interne des projets innovants, techniquement. Mais elles n’ont pas toujours les méthodes ni la souplesse nécessaire pour mettre ensuite ces solutions efficacement et rapidement sur le marché. L’idée consisterait à sécuriser l’innovation dans les entreprises déjà établies. Lorsqu’une industrie souhaite se diversifier ou explorer un nouveau marché, elle prend le risque de se tromper de cible ou de segment client. L’incubateur aurait alors un rôle clé pour accompagner cette exploration de marché, aider à identifier les bons clients, valider les hypothèses commerciales, et réduire les risques financiers associés à ces projets

C’est cette approche globale, à la fois ouverte aux nouveaux entrepreneurs et connectée aux entreprises historiques du territoire, qui permettrait de booster durablement l’innovation et la compétitivité dans les Vosges« 

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